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Jessie Ware : « Superbloom » – Critique d’album

  • 24 avr.
  • 7 min de lecture

La diva anglaise boucle sa trilogie disco. Quel final pour une période qui l’a vue éclore à nouveau en tant que chanteuse, pop star et femme.



Ce n’est pas nouveau que de dire que les femmes n’ont jamais pu faire comme elles l’entendaient. Madonna en est sûrement un des meilleurs exemples. À ses débuts, on lui reprochait un manque de maturité et de profondeur. Puis on l’a éviscérée d’avoir affirmé sa sexualité (Erotica, 1992). Une fois les quarante ans atteints – alias la date de péremption de la société pour les femmes –, la meuf n’a été qu’encore plus critiquée. De soi-disant essayer de plaire à un public plus jeune en suivant des effets de mode (Hard Candy, 2008 ; MDNA, 2012). D’oser continuer à afficher une image sexuelle bien qu’elle ne soit plus dans la fleur de l’âge et de montrer son corps musclé, ce que beaucoup considéraient comme pas féminin (Confessions on a Dance Floor, 2005). Puis elle a été punie pour avoir eu recours aux interventions esthétiques. Ironiquement, un de ses albums les plus acclamés (Ray of Light, 1998) pourrait être vulgairement réduit à son album de la maternité, bien qu’il est beaucoup plus que ça (et un putain d’excellent album, qui plus est). Donc, en gros, elle ne peut jamais gagner. Soit elle est trop jeune soit elle est trop vieille, trop enfantine or trop adulte, elle n’en fait pas assez ou elle en fait trop. Mais, voyons, diront les gens, elle peut être n’importe quelle femme. À condition qu’elle soit pile entre les limites de ce qui est accepté de la part des femmes. La chirurgie esthétique, c’est moche et faux, et elle n’accepte pas de vieillir. En revanche, son corps tonifié dû à des heures de discipline mentale et physique est trop masculin, de mauvais goût and excessif. Parler de désir n’est pas un problème, tant que ça reste pudique. Le sexe explicite est un gros non, mais devenir mère (ce qui, la plupart du temps, est intrinsèque au sexe) est un green flag. En définitive, elle doit être la Vierge Marie. Toutes les femmes le doivent. Elles doivent aspirer à une icône fictive dont l’essence est inatteignable.


Sur son sixième album, Jessie Ware dit : « Nique ce bordel », et couvre deux soi-disant opposés : sa nature sexuelle et sa place en tant que mère et épouse. Non seulement elle les met en relation, mais elle affirme que l’un complète l’autre.


J’ai tellement de choses à dire à propos de Superbloom, alors patience.


Avec ce nouvel album, Jessie boucle sa trilogie disco, après What’s Your Pleasure? en 2020 et That! Feels Good! en 2023, et quel final pour une période qui l’a vue éclore à nouveau en tant que chanteuse, pop star et femme.


D’abord, un peu de contexte.


Jessie a été une vraie révélation pour moi en 2020 et elle est devenue une des artistes les plus adorées, une que, à mon sens, les gens devraient apprendre à connaître. (Bon, je n’ai pas vraiment exploré ses albums pré-2020, le dance floor m’appelle, déso. Mais j’ai apprécié Devotion, cela dit.) Les multiples confinements de 2020 et 2021 ont été réellement durs à traverser, mais What’s Your Pleasure? (et sa Platinum Pleasure Edition) est très probablement l’album vers lequel je ne cessais de revenir, en quête de lumière, d’évasion et bonne putain de musique. Puis vint That! Feels Good!, qui permit à la fête de continuer et qui était plus incisif en termes de théâtralité et de potentiel dansabilité (j’ai inventé ce mot, oui). Aujourd’hui, avec l’état actuel du monde étant de nouveau totalement merdique, Superbloom est un répit bienvenu. Une suite naturelle de Pleasure? et Good!, mais également une sorte de combinaison de ces deux albums.


What’s Your Pleasure? était une question (« Quel est ton plaisir ? »), une invitation ; il était séduisant, élégant et sensuel. Ses chansons baignaient dans des instrumentations délicates. Onze des vingt chansons de la Platinum Pleasure Edition dépassent les quatre minutes (désolé, « Soul Control », mais tu ne fais que 3:59 ; fais mieux), et deux autres dépassent largement les cinq minutes. À 3:35, sa chanson la plus courte reste plus longue que la plus courte de Good! et Superbloom. Puis That! Feels Good! était une double exclamation (« Ça ! c’est bon ! »), une réponse à la question du premier album, une affirmation. Il était plus sexy, plus suintant, plus assuré. Il n’atteignait pas tout à fait les sommets de Pleasure? mais, dans l’ensemble, qu’est-ce qu’il était fun, bordel !


En 2020, Jessie avait 36 ans et avait récemment donné naissance à son deuxième bambin. Aujourd’hui, alors que son nouvel album voit le jour à son tour, elle a 41 ans et est maman de trois enfants. La maternité et le mariage étaient déjà des thèmes abordés dans ses précédents albums, avec des chansons comme « Adore You », « 0208 » et « Lightning », bien qu’elles dénotaient en quelque sorte avec le reste de leurs albums respectifs. Cependant, ces thèmes semblent plus importants, explicites et cohérents cette fois-ci (« Love You For », « 16 Summers »). Et pourtant, ces titres cohabitent avec des bangers dansants. Superbloom vise la maturité tout en remuant son derrière. Il parle de connexion, non seulement aux autres ou à soi-même, mais aussi à tous les aspects de ta vie qui la rendent unique.


Superbloom est totalement à la hauteur de son titre (« Superéclosion ») et de sa pochette. On dirait que Jessie chante au milieu d’un jardin entourée de centaines de fleurs colorées, telle une figure céleste. Chaque chanson regorge de fioritures (au sens musical, que j’ai appris en écrivant cet article : « notes […] insérées dans une mélodie vocale ou instrumentale pour l’embellir »). Des instrumentations somptueuses et luxuriantes composent la plupart des chansons, rappelant le disco soul dramatique des années 1970. Cordes, cuivres, flûtes, et j’en passe : tout y est. Notamment sur « I Could Get Used to This » (à la progression délicieuse), la chanson titre (qui est musicalement immaculée), « Automatic », « No Consequences » et « Mon amour ». Et en même temps, ces chansons flirtent avec les touches électroniques de « Mr Valentine » (un hybride pop punk-disco), le suintant « Sauna » et « Ride » à la thématique de cowboy.


Le premier tiers de l’album pourrait induire en erreur et faire penser que Jessie se contente de musique posée au tempo modéré. Mais ne soyez pas dupé·e·s. Superbloom est tellement camp. Sur « Sauna », elle est assiste sur du « cèdre gouttant de sueur » et « désire les garçons en quête de joie à chaque coin du spa », avant de déclarer : « Si tu veux durer plus longtemps, je n’ai pas besoin de vitesse, j’ai besoin de force, emmène-moi au sauna. » Putain, Jessie. Puis il y a « Ride ». Je ne pensais pas entendre le thème de Le Bon, la Brute et le Truand transformé en hymne sexuel des années 80. Et… ça fonctionne ? Meuf.

Ça fonctionne parce qu’elle ne se prend pas au sérieux. Elle n’est pas un produit pop. Elle n’a jamais été une pop star en bonne et due forme ; personne n’attendait ça d’elle. C’est pourquoi sa réinvention pop a été un si merveilleux succès. Elle s’est permise d’être cette diva pop qu’elle ne pensait auparavant jamais être. C’est la raison pour laquelle ça a l’air si sincère et fun de l’entendre imiter des icônes comme Shirley Bassey et Gloria Gaynor (« Don’t You Know Who I Am? »), Diana Ross (« Mon amour ») et Donna Summer (« Ride »). C’est une réelle preuve de l’assurance acquise grâce à cette renaissance musicale : Jessie est si bien dans ses bottes que jouer à être quelqu’un d’autre ne risque pas de faire passer ça comme un manque d’identité.


De plus, comme toujours, le fil conducteur de cet album est la voix de Jessie, qui est carrément divine, témoignage de son art et de sa maîtrise. Elle sait quand être douce, féroce, quand pousser la voix ou quand murmurer. Et, contrairement à beaucoup d’autres, Jessie a la capacité de toujours viser dans le mille. Quand elle envoie, ses notes ne s’étirent jamais trop et n’en font jamais trop peu. La grande note avant le refrain final de « Ride » ? Impeccablement dramatique. La dernière portion de la chanson titre ? Orgasme auditif. Le changement de tonalité dans « I Could Get Used to This » ? J’en veux plus, s’il te plaît. Puis il y a les chœurs dont le travail qui est, à l’accoutumée avec elle, parfait. Peut-être qu’elle puise cela de ses débuts en tant que choriste. La façon dont elle travaille avec diverses voix pour créer ces chœurs dans lesquels elle se fond ajoute tant de poids, de chaleur et d’humanité à ses chansons. C’est son truc à elle, en tant qu’artiste, et c’est si bon à entendre. Ne me dites pas que le chœur à la fin de « Sauna » ne vous a pas transporté au paradis !


Et oui, tout ça est très kitsch. C’est le but. C’est une évasion de l’instant présent vers une ère révolue. Jessie offre un rêve fantastique. Partiellement en tout cas. Car malgré toute sa frivolité lyrique et musicale, Superbloom est plus terre à terre encore que What’s Your Pleasure? et That! Feels Good! Elle nous emmène dans son rêve (« Entre dans mon jardin secret », dit-elle au début de « I Could Get Used to This ») et, en même temps, nousramène sur Terre, ses racines fermement plantées dans le sol.


Cela est évident avec « 16 Summers », l’antépénultième chanson. C’est une ballade élégante et sublime sur sa peur du temps qui passe, si vite qu’elle manque de voir ses enfants grandir. C’est le morceau le plus vulnérable et déchirant de l’album. À ce moment-là, elle a passé près de trente minutes à chanter ses fantasmes. Mais avant de se remettre à danser (avec un duo grandiose de chansons), elle offre un moment d’humanité avec « 16 Summers », qui comprend l’instant déterminant de tout l’album. À 4:07, sa voix se casse sur le mot « can » alors qu’elle demande une dernière fois à ses enfants : « Puis-je passer chaque été qu’il me reste avec vous ? »


Dans le morceau final « Mon amour », Jessie insiste : « On parlera à l’aube, mais d’abord, découvrons à quoi servent les nuits. » Elle cherche à se lier à son partenaire en toute insouciance, physiquement et émotionnellement. Avoir exprimé plus tôt son amour et son dévouement pour sa famille lui permet d’éclore à son tour. En définitive, malgré tout l’hédonisme de Superbloom, ce qui fait de Jessie une diva unique et humaine, c’est son amour infini qui nourrit ses plus précieuses fleurs.


★★★★☆

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