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RAYE : « THIS MUSIC MAY CONTAIN HOPE. » – Critique d’album

  • 20 avr.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 avr.

La chanteuse londonienne s’envole sur son deuxième opus, un réel rayon de soleil parmi la tempête. Elle tient sa promesse et défie les diktats de la musique pop avec passion.


★★★★☆



Comme beaucoup de personnes, j’ai découvert l’existence et le talent de RAYE en 2024 suite à la cérémonie des BRIT Awards, scotché par sa prestation rocambolesque : ballade piano-voix, big band, chœur, jazz, R&B, hip hop ; tout ou presque y passe. Et comme principal atout : sa voix.


Sur My 21st Century Symphony., enregistré lors d’un concert d’un soir au prestigieux Royal Albert Hall, elle donne une nouvelle vie à son premier album, accompagnée du Heritage Orchestra et du chœur Flames Collective. Chaque chanson est revisitée avec brio et les morceaux qui fonctionnent moins bien sur la version studio renaissent encore plus majestueux.


Il est alors déjà évident que RAYE s’inspire tout autant du rétro que du nouveau. À travers « Genesis. », single sorti en juin 2024, elle met encore plus en avant son amour pour le jazz et la théâtralité. Un an plus tard, elle travaille avec Mark Ronson sur « Suzanne », morceau aux sonorités soul douces et ensoleillées, dont la production ne va pas sans rappeler le travail indélébile du producteur avec Amy Winehouse. Je commençais alors à m’interroger quant à la direction que prendrait le prochain album de RAYE. S’enfermerait-elle dans la catégorie des chanteuses de soul-pop rétro, sans y offrir sa touche singulière ? Le tube inévitable « WHERE IS MY HUSBAND! » me donna tort. Une atmosphère soul sixties, aux cuivres vigoureux et au rythme effréné, se mariait à son sens de l’humour et son débit d’environ cent mots à la seconde dans la quête du grand amour. Pourtant, après son concert donné à Paris en février 2026, mes doutes surgirent à nouveau. Je craignais que l’album manque de cohésion, du fait du penchant de RAYE pour l’excès. 27 mars, THIS MUSIC MAY CONTAIN HOPE. (« cette musique peut contenir de l’espoir ») paraît enfin.


À travers 17 morceaux (dont une introduction et un générique de fin) organisés autour des quatre saisons, elle nous plonge dans ses pensées et nous prend la main pour nous emmener par-delà les nuages gris automnaux et sous la lumière du soleil estival.


De A à Z, le maximalisme est de mise. RAYE n’est pas du genre à faire dans la dentelle. Sur l’introduction « Girl under the Grey Cloud. », elle nous présente une mise en scène des plus dramatiques : lors d’une nuit pluvieuse à Paris sous l’orage, la protagoniste (présentée à la troisième personne), ayant bu sept verres, rentre à son hôtel après avoir passé une soirée seule au milieu de la foule, sans que personne ne la remarque malgré ses coquets efforts. Dans la chanson qui suit, « I Will Overcome. », la jeune femme nous donne son point de vue cette fois-ci et fait face à sa propre solitude et ses propres démons, qu’il s’agisse d’internautes incognitos ou d’elle-même. Mais elle se persuade elle-même : « Je l’emporterai », se répète-t-elle. Une magnifique instrumentation de l’Orchestre symphonique de Londres accompagne RAYE et se termine sur une note lourde et dramatique. Seulement six minutes se sont écoulées (sur les 73 totales) et l’on pourrait déjà se demander si le reste de l’album ne va pas flancher sous le poids de l’ambition de la chanteuse. Étonnamment non, dans l’ensemble.


Sur « Click Clack Symphony. », elle combat la dépression solitaire du vendredi soir grâce à une soirée entre copines en dehors de chez elle, au rythme du claquement des talons hauts sur le sol. Une vraie armée de bad bitches que le compositeur Hans Zimmer illustre avec puissance avant de terminer sur un coda épique digne de blockbusters hollywoodiens. « I Hate the Way I Look Today. » s’attaque à la dysmorphophobie (sujet actuel qu’elle avait déjà abordé sur son premier opus), mais plutôt que de tomber dans le pathos, RAYE offre un rebondissement en en faisant un show tune jazz tout droit tiré des années 1920. « Beware.. The South London Lover Boy. » met en garde ses auditrices contre les hommes peu courtois à la recherche de multiples conquêtes dont elles ont le malheur de trop souvent faire la rencontre, en les présentant comme une espèce animale dangereuse. Le tout sur une production soul entraînante qui sent bon les années 60, avant de ralentir le tempo pour un appel et réponse avec son public.


RAYE se veut en effet immersive et interactive ; la quasi-totalité des chansons comporte des sections parlées, ce qui peut avoir tendance à alourdir la mélodie ou l’impact même de certaines d’entre elles. Après un enchaînement de chansons profondes et dramatiques, « Life Boat. », qui clôt l’acte hivernal en milieu de course, offre un moment de légèreté optimiste bienvenu grâce à sa production house. Et bien que ce morceau soit efficace, il semble donner de faux départs et aurait pu avoir davantage d’impact en allant droit au but. Les trois chansons suivantes débutent par une introduction parlée nous indiquant le titre, l’émotion recherchée ou les deux à la fois, ce qui marche davantage lors d’un concert que sur un album studio. Enfin, RAYE s’octroie un dernier plaisir sur le morceau final, intitulé à juste titre « Fin. », en prenant quatre minutes pour remercier chaque personne ayant contribué à cet album en les nommant un·e à un·e. Pour l’expérience musicale, ce geste est inutile, mais je n’ai pu m’empêcher de sourire de surprise à ma première écoute. Jusqu’à la dernière seconde, cet album est cinématographique et quand RAYE fait les choses, elle les fait à 200 pour cent, et avec le cœur.


Cela est évident avec « I Know You’re Hurting. », cœur musical et littéral de l’album, dans lequel elle s’adresse directement à l’auditeur·rice pour lui exprimer sa compassion et son soutien. Cette power ballad prend son temps sans pour autant s’éterniser. Les refrains frappent fort tandis que les couplets sont une vraie caresse, avant d’atteindre une apogée qui ne peut laisser de marbre aucune âme.


L’âme, autre qualité indéniable, à en noter la présence de plusieurs membres de sa famille, parsemés tout du long. Sa grand-mère maternelle clôt l’introduction en l’invitant à prier ensemble, et se fait entendre de nouveau avant le dernier refrain de « WHERE IS MY HUSBAND! ». Sur le sublime « Fields. », elle partage avec son grand-père maternel (décédé il y a peu) sa peur de la solitude et sa nostalgie de l’enfance à travers une des plus belles productions de l’album, dont la simplicité des guitares et de l’orgue permet à l’émotion de transparaître alors que des chœurs gospel grandissants affirment : « Je ne veux pas pleurer / Je veux juste être joyeuse / Je ne veux plus me sentir triste / Je veux juste être libre. » Le morceau suivant reprend pile où lui s’arrête. « Joy. », l’avant-dernière chanson complète, augmente le rythme et prouve que RAYE ne mentait pas : l’espoir est bel et bien là. Ses sonorités brouillent les limites entre le gospel, la soul, le disco et la house pour un final grandiose sur lequel deux de ses trois sœurs, Absolutely et Amma, toutes deux chanteuses également, l’aident à délivrer un message essentiel : « Je déclare être quelqu’un / Je déclare qu’il y aura de la joie. »


Nous vivons une époque où l’adage « le mieux est l’ennemi du bien » prévaut à travers différentes sphères. La durée moyenne des chansons pop peine à dépasser les 3 minutes 30. Les premières images du Diable s’habille en Prada 2 manquent l’éclat propre aux comédies des années 2000 dont le film original est issu. Pantone a nommé Cloud Dancer couleur de l’année 2026 ; comprenez « blanc », bon sang ! RAYE prend le contrepied de cette atmosphère restrictive. Elle est un électron libre à qui on n’imposera aucune façon de faire. Les réseaux sociaux nous ont peut-être appris à nous comparer sans cesse aux autres, mais RAYE nous apprend à être nous-mêmes, pleinement et éhontément. Oui, on peut la comparer à Amy Winehouse, mais elle n’en est pas une pâle copie. Elle tire d’elle bien plus qu’une identité sonore, mais une attitude. En conséquence, THIS MUSIC MAY CONTAIN HOPE. peut être associé à deux autres œuvres récentes. Il s’inscrit tout droit dans la veine de LUX de ROSALÍA et de COWBOY CARTER de Beyoncé, chacun de ces albums nous interrogeant quant à la signification de la musique pop. Populaire, au sens « pour la classe populaire » ? au sens « écoutée en masse » ? Est-ce un son particulier ? ou bien la fusion d’une multitude d’entre eux ? Cette question mérite des heures de réflexion. Néanmoins, en quelques mots, ce que l’on peut tirer de tous ces albums, c’est que la musique pop peut être tout et n’importe quoi quand les artistes décident de jeter les us et coutumes par la fenêtre. Sur son deuxième opus, RAYE en fait-elle trop ? Oui. Est-ce une mauvaise chose ? Loin de là, fort heureusement.

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